La vision de l’architecture avec une perspective inclusive part d’un postulat critique : les espaces construits ne sont pas neutres. Reconnaître cette réalité est le premier pas vers un changement profond : admettre que la pratique architecturale et la théorie urbaine ont reproduit des inégalités en rendant certains groupes invisibles, en normalisant des rôles sociaux et par une distribution spatiale qui favorise les uns par rapport aux autres.
Cependant, aller au-delà de ce postulat implique deux clés : d’une part, une lecture intersectionnelle (genre, classe, race, âge, capacités) de l’espace ; et d’autre part, une pratique de projet transformatrice qui traduise cette lecture en décisions architecturales, urbaines et sociales concrètes. Ci-dessous sont présentées trois grandes dimensions — optique sociale, professionnelle et de projet — qui permettent de comprendre plus largement cette perspective.
1. Optique sociale : espace, genre et expérience
1.1 Usage de l’espace et sécurité
L’un des thèmes les plus récurrents lorsqu’on parle d’inégalité dans la conception urbaine est celui de la sécurité. Un éclairage déficient, le manque de visibilité, des trottoirs étroits ou l’absence de zones de repos affectent particulièrement les femmes, les personnes âgées ou à mobilité réduite.
L’urbanisme traditionnel tend à prioriser le trafic automobile et les fonctions productives, laissant de côté l’expérience quotidienne de ceux et celles qui marchent, prennent soin ou restent dans l’espace public. L’architecture contemporaine propose d’inverser cette situation, en privilégiant le bien-être, la visibilité et la convivialité.
1.2 Intersection genre-classe-âge-capacités
L’approche de genre ne peut se limiter à la catégorie « femme » de manière abstraite. Toutes les femmes ne vivent pas les mêmes conditions ni n’ont les mêmes besoins. Une mère active, une femme âgée, une jeune étudiante ou une personne handicapée vivent la ville de manières différentes.
Pour cette raison, l’architecture doit intégrer un regard intersectionnel, qui considère comment se croisent les inégalités de genre avec celles de classe sociale, de race, d’âge ou de capacités. Concevoir pour la diversité, c’est concevoir pour la vie réelle.
2. Optique professionnelle : la pratique de l’architecture et ses inégalités
2.1 Écarts dans la profession architecturale
Au-delà des espaces construits, il est également important d’analyser qui les conçoit et dans quelles conditions ils le font. La profession architecturale reste marquée par l’inégalité : écarts de rémunération, manque de conciliation entre vie professionnelle et familiale, ou discrimination dans les environnements académiques et professionnels.
L’équité dans la pratique professionnelle est fondamentale pour que la perspective de genre imprègne la conception et la planification urbaine. Si les femmes et les personnes diverses ne sont pas représentées dans les équipes de décision, il est difficile que leurs expériences se reflètent dans le résultat final des projets.
2.2 Enseignement, formation et culture architecturale
L’intégration d’une perspective équitable dans l’enseignement de l’architecture est un outil clé pour le changement. Il ne s’agit pas seulement d’inclure plus de femmes dans les salles de classe ou d’étudier l’œuvre d’architectes historiques, mais de réviser les contenus et les méthodologies dans une vision inclusive.
Cela suppose de remettre en question les modèles de conception centrés sur l’efficacité productive ou l’esthétique formaliste, et d’ouvrir la voie à une compréhension plus humaine de l’espace : celui qui favorise les soins, la participation, la durabilité et le bien-être collectif.
3. Optique de projet : de la théorie au projet
3.1 Principes de conception avec perspective équitable
Les interventions architecturales et urbaines qui intègrent cette vision partagent généralement certains principes fondamentaux :
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Accessibilité universelle : concevoir des espaces pouvant être utilisés par toutes les personnes, indépendamment de leur âge ou de leur condition physique.
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Mobilité sécurisée : prioriser le piéton, améliorer l’éclairage et assurer des parcours bien connectés et visibles.
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Espaces multifonctionnels et flexibles : des logements et des bâtiments qui s’adaptent à différents modèles familiaux, rythmes de vie et changements sociaux.
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Participation citoyenne active : inclure les femmes, les personnes âgées, les jeunes et les collectifs divers dans la prise de décisions sur l’environnement urbain.
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Infrastructure pour les soins : intégrer des zones de repos, des espaces verts, des crèches, des équipements de soutien et des espaces de convivialité.
3.2 Nouvelles logiques de conception
L’architecture équitable ne cherche pas uniquement à modifier la forme ou l’esthétique, mais la logique même de la conception. Elle propose de comprendre l’espace comme un environnement de relation, où l’interdépendance des personnes est reconnue et où le temps du soin est autant valorisé que celui du travail productif.
Cela implique de repenser les hiérarchies spatiales traditionnelles : briser la division rigide entre le public et le privé, entre le productif et le domestique, entre le masculin et le féminin.
3.3 Logement et nouveaux modèles familiaux
Le domaine du logement est l’un des terrains les plus fertiles pour appliquer une perspective équitable en architecture. Les foyers ne répondent plus à un seul modèle familial ni à un schéma de rôles stable. Concevoir des logements flexibles, avec des espaces partagés, des zones de télétravail ou des environnements adaptés à la prise en charge des personnes âgées et dépendantes, est une réponse contemporaine à cette transformation sociale.
De plus, intégrer des espaces communs dans les ensembles résidentiels — buanderies, salles de jeux, espaces verts, potagers ou cuisines communes — peut contribuer à une répartition plus équitable du travail domestique et de soin.
3.4 Espace public et soins invisibles
Une partie essentielle de l’architecture est de reconnaître l’importance des soins dans la ville. Les tâches d’accompagnement, d’attente, de soin ou d’éducation se déroulent souvent dans l’espace public.
Intégrer des bancs, des ombrages, des espaces d’attente, des toilettes publiques, des zones sécurisées et des itinéraires accessibles vers les écoles ou les centres de santé ne sont pas de simples détails : ce sont des décisions qui peuvent changer la façon dont les gens vivent la ville.
4. Défis et perspectives d’avenir
4.1 Multiplicité des expériences
Il ne s’agit pas de concevoir en pensant à un seul groupe, mais d’intégrer de multiples expériences et de promouvoir l’égalité des chances dans l’accès, l’utilisation et la gestion des espaces.
4.2 Intersectionnalité et diversité
Il doit aussi s’agir d’une approche de la diversité. Les différences d’âge, d’orientation sexuelle, de classe sociale, d’origine ethnique ou de condition physique influencent la manière dont l’espace est vécu et perçu. Une architecture avec une perspective inclusive doit être, essentiellement, une architecture pour la pluralité.
4.3 Évaluation et mesures
Il manque encore le développement d’outils et de mesures claires permettant d’évaluer dans quelle mesure un projet intègre la perspective équitable. Des indicateurs de sécurité, d’accessibilité, de flexibilité, de perception du bien-être ou de participation citoyenne pourraient aider à mesurer l’impact réel des politiques urbaines inclusives.
4.4 Durabilité et soin
La perspective inclusive est également liée à la durabilité et au soin de l’environnement. Toutes deux partagent une éthique commune : celle de reconnaître l’interdépendance entre les personnes, la communauté et la planète. Concevoir des espaces durables et équitables implique de penser au bien-être collectif, à la santé environnementale et à l’équilibre social.
Conclusion
L’architecture avec une perspective inclusive représente une transformation éthique et technique. Éthique, car elle interroge qui participe à la création des espaces et pour qui ils sont conçus. Technique, car elle exige de repenser les critères de programme, de circulation, de sécurité, de flexibilité et de participation dans une optique plus humaine et équitable.
Concevoir avec une perspective inclusive, c’est en définitive concevoir pour la vie réelle : pour que les villes soient inclusives, sûres, accessibles et durables ; pour que les personnes puissent habiter, travailler et prendre soin dans l’égalité ; et pour que l’architecture cesse d’être un reflet des inégalités et devienne un outil de justice et de transformation sociale.
Sources :
- https://www.mdpi.com/2071-1050/13/5/2565
- https://journal.walisongo.ac.id/index.php/sawwa/article/view/25288
- https://www.reddit.com/r/Feminism/comments/1ih8dky/in_what_ways_does_architecture_and_the_built/
- https://epsir.net/index.php/epsir/article/view/533
- https://www.arquifach.com/arquitectura-con-perspectiva-de-genero/
